Mille femmes puissantes

Avec la Révolution populaire au Soudan, nous avons découvert que les femmes soudanaises étaient fortes, courageuses, engagées. Nous l’avons découvert car nos clichés n’imaginaient pas un instant que les femmes soudanaises étaient fortes, courageuses, engagées. Heureusement pour elles, les femmes soudanaises n’ont pas attendu qu’on s’en rende compte pour être puissantes.

 

Il y a un genre musical très connu au Soudan : le Aghani al banat – « la musique de filles”. S’il s’agit originellement d’une musique festive interprétée par des chanteuses lors des mariages et surfant principalement sur le registre du love, le renouveau de cette tradition musicale a pris des atours plus féministes.

J’ai découvert il y a quelques années une artiste étatsunienne d’origines nubienne et soudanaise. Je savais qu’elle reprenait des musiques traditionnelles soudanaises à sa sauce pour les faire découvrir à un plus large public. Alsarah, c’est son nom de scène, est longtemps restée pour moi la seule représentante de la musique soudanaise et si je l’ai beaucoup écoutée, je ne me suis pas posé plus de questions que cela quant aux influences de sa musique… Puis on m’a parlé d’une autre chanteuse, puis d’une autre et d’une autre encore.

Je ne connaissais du Soudan que sa situation politique, sociale et économique déplorable : dictature, sharia, corruption, non respect des droits humains… Et encore, “connaître” est un bien grand mot !

Le Soudan est à peu près aussi grand (presque trois fois la France métropolitaine) qu’il nous est méconnu. On entend rarement parler des pyramides de Méroé, de la dynastie Koush, de la plongée sous-marine à Port-Soudan ou de la musique soudanaise… Et c’est bien dommage ! Les pyramides, par exemple. Tout le monde connaît les pyramides d’Egypte mais qui sait que le Soudan en compte plus de 200 ? Et qui sait qu’il y avait dans cette région du monde fort longtemps avant notre ère une civilisation où les Reines (Candaces) étaient aussi puissantes que les Rois (Qore) et qu’elles avaient mis sa race à Alexandre le Grand qui s’était aventuré sur leurs terres ?

Découvrir que les femmes jouaient un rôle majeur dans la tradition musicale du pays a mis une belle claque à ma vision bancale du Soudan… et j’ai pris par la même une belle claque musicale que j’ai bien envie de partager…

La “musique des filles” donc. Pour certain.e.s, comme Diallo Hall, ce courant musical est en soi un acte féministe :

Au Soudan, la résistance au patriarcat, à une certaine tradition et à une définition réductrice des rôles de genres s’est exprimée au travers d’un genre musical de “urban fusion”, appelé aghani al-banat, que l’on pourrait traduire par “musique de filles”. Cette tradition musicale a permis aux Soudanaises de se créer un espace pour exprimer leurs propres récits et pour redéfinir clairement leurs rôles. Elles ne resteraient plus assises et n’accepteraient plus d’être considérées comme des objets. Le aghani al-banat leur permettrait plutôt de s’affirmer par leurs chansons. [Source]

Longtemps pourtant, l’importance du aghani al-banat dans la société soudanaise, y compris dans les mouvements politiques, a été minorée… et ce genre musical est resté largement méconnu hors des frontières du pays. Il faut dire que pour les non arabophones, chercher des infos sur les chanteuses les plus populaires au Soudan sur les Internets francophone ou anglophone est un peu hasardeux… Je vais donc commencer par la fin, par les artistes que j’ai découvertes en premier :

La relève

Queen A

 

Alsarah (de son nom de scène) est ethnomusicologue de formation et après s’être intéressée aux traditions musicales nubiennes et soudanaises, elle a fini par les ré-interpréter à sa manière, en cherchant l’authenticité de la sincérité plus qu’une copie littérale de l’existant. Évidemment, ça a chatouillé, voire gratouillé, certaines oreilles mais Alsarah s’en fout, être une exilée arabophone aux Etats-Unis lui a appris à être une outsider.

For me, being an outsider wherever you go makes you realize how meaningless the concept of border is, how meaningless the concept of identity is. Alsarah, Interview, France 24

Avec son groupe (The Nubatones, où l’on retrouve sa petite soeur aux choeurs), elle déploie une “East African Retro Pop” qui a permis de faire découvrir la musique soudanaise à un public qui n’en était pas familier. Habibi Taal (Viens mon amour), par exemple, n’est pas seulement le premier morceau du premier album du groupe ou une chanson d’amouuuuuur… C’est LE morceau qu’il faut être capable de fredonner si vous voulez vous faire des ami.e.s soudanais.es.

Mais Alsarah ne se contente pas de faire revivre des chansons d’amouuuuuur, elle est l’exemple d’une artiste féministe et engagée : en reprenant le motif des “chansons du retour” – un genre musical inspiré des déplacements forcés des peuples nubiens lors de la construction du barrage d’Assouan dans les années 1960 ; en abordant les thèmes de la migration et de l’exil de manière extrêmement personnelle (dans son dernier album Manara dont elle parlait dans une passionnante interview) ; en participant à des projets pour sauvegarder le patrimoine musical des personnes déplacées dans les camps de réfugiés du Soudan

J’ai beaucoup écouté Alsarah, cette artiste étatsunienne originaire du Soudan, sans me poser plus de questions que cela sur la tradition musicale dans laquelle elle s’inscrivait. A ce stade, je n’étais pas encore consciente du potentiel de girl power musical soudanais. Puis on m’a parlé d’une…

Bande de filles

 

Salute Yal Bannout c’est un groupe de musique regroupant une dizaine de chanteuses et musiciennes de différentes régions du Soudan. En français, leur nom signifie “respect pour les filles”. Le ton est donné et en même temps c’est une précision qui n’est pas superflue.

Le groupe s’est formé en 2015 dans le cadre d’une résidence artistique portée par le Goethe Institute – l’institut culturel allemand – de Khartoum, la capitale du Soudan et s’est payé le luxe d’arriver en demi-finales de Arabs Got Talent en 2017 !

Leurs chansons, écrites en anglais ou en arabe soudanais, dénoncent les violences faites aux femmes, promeuvent la fierté d’être des femmes noires et l’importance de la solidarité entre femmes. Les membres du groupe disent souvent dans leurs interviews qu’elles ne font pas que chanter mais qu’elles veulent contribuer à changer la situation des femmes et qu’elles veulent voir ce changement advenir.

La plateforme Nadja a publié il y a quelques temps un très bel article sur le groupe Salute Yal Bannot et en creux sur l’histoire du aghani al-banat, la place des femmes dans la société soudanaise, le racisme latent… Voici quelques extraits :

Les chanteuses ont commencé à être socialement pour la première fois dans les années 1960, en écho à l’ascension des groupes de filles en Occident. Depuis, certains de ces groupes ont connu un grand succès comme le groupe Al Balabil (“Les Rossignols”)

Bien que le pays a connu une répression sévère avec l’instauration de lois strictes en 1989 [par le dictateur Omar el-Bechir qui arrive au pouvoir], c’est resté une partie importante de la vie quotidienne.

“Nous n’avons pas beaucoup de festivals ou de concerts, comme quand mes parents étaient jeunes. Alors maintenant on se rabat sur les mariages”, nous dit Hiba Elgizouli. Les mariages sont comme des festivals, vous devez avoir un artiste, quel qu’en soit le prix. Les mariages sont les endroits où les gens profitent de la musique et de la danse”.

[…]

Les chanteuses, et les groupes de femmes, doivent constamment faire leurs preuves. Les gens sont tellement plus enclins à critiquer des artistes féminines que des artistes masculins. Hiba l’a tout particulièrement remarqué lorsqu’elles ont participé au programme TV Arabs Got Talent plus tôt dans l’année [2017].

“Certaines parties de la société soudanaise soutiennent les hommes plus que les femmes. Quand les gens voit un homme à Arabs Got Talent ou à The Voice, ils sont en mode “Yes !!!”. Il n’y a pas de “il ne sait pas chanter, il n’est pas si terrible ou il n’était pas complètement dans la chanson”. Quand c’est une femme, ils deviennent des experts en musique”.

[…] Avec près de 600 groupes ethniques et plus de 100 langues et dialectes, le racism au Soudan fait partie du quotidien. Il est très enraciné et complexe du fait du mélange racial de nombreux peuples.  […] nous explique Hiba.

Cherry Blossom Girl

 

Grâce à Salute Yal Bannot, j’ai découvert Hiba Elgizouli. Elle est l’une des chanteuses du groupe et elle fait aussi une carrière solo (accompagnée par ses sistas). Pour son morceau Rival, les soeurs ont produit un clip superbe, poétique et arty, avec un budget « frôlant le zéro” et qui fait la part belle aux paysages soudanais.

 

Back to Basics

 

C’est à peu près à ce moment que deux de mes neurones se connectent et m’envoient un message : “C’est pas mal du tout ce que font toutes ces chanteuses soudanaises, ça vaudrait peut-être le coup de creuser un peu ?”.

C’est comme ça que j’ai découvert le aghani al-banat et des générations de chanteuses soudanaises qui ont eu suffisamment de talent et de force pour s’imposer sur la scène musicale du pays et dans la société.

Dénicher ces artistes quand on ne parle pas arabe n’est pas tout à fait simple… Mais comme je connaissais les paroles de “Habibi Taal”, j’avais désormais des ami.e.s soudanais.es pour m’aider…

Tatie Nancy

 

“Nancy !” fut la réponse évidente et enthousiaste à la question “Et toi tu écoutes quelle(s) chanteuse(s) soudanaise(s) ?”

Nancy Agag (“Ajage”) est née dans une famille de musiciens et est probablement aujourd’hui l’une des artistes préférées des Soudanais.es (sa voix est magnifique il faut dire).

Bien que vivant aux Pays-Bas (où elle semble largement méconnue), Nancy Agag continue à donner des concerts au Soudan. Elle interprète des morceaux traditionnels et elle compose aussi. Ce qui l’inspire ? L’amour for sure. Et notamment celui qu’elle porte à son pays natal entre autres hymnes à l’amouuuur.

“Honey, we’re better than the Supremes”

 

Remontons un peu plus loin, pour retrouver les “Rossignols”, ces trois soeurs originaires de la région de Nubie qui ont formé le “premier girls band” soudanais un peu par hasard et sont devenues de véritables stars dans leur pays… Celles qui étaient alors des adolescentes ont véritablement fait bouger les lignes dans leur pays, soutenues dans leur carrière par leurs parents:

Leur père les soutient contre vents et marées. « Il n’avait cure de ces commentaires et nous a toujours encouragées », se souvient fièrement Hadia. « On a réussi à résister et à lutter face à ceux qui étaient contre nous », ajoute Amal, en estimant que le trio ne faisait « rien de mal ». Au contraire, renchérit Hadia, « nous avons changé la manière dont les Soudanais percevaient les artistes femmes ». [SOURCE]

Elles décident de mettre un terme à leur carrière en 1988. 1988, c’est la fin d’une décennie politiquement complexe et instable qui a vu : l’instauration de la sharia (en 1984) ; un coup d’état ; une parenthèse démocratique ; et qui se terminera par l’arrivée au pouvoir d’Omar el-Bechir (après un autre coup d’état) en 1989. Le temps n’est plus trop à la fête et aux concerts. Les Rossignols se taisent… jusqu’en 2007 :

Hadia et Amal chantent à New York lors d’un festival de musique soudanaise à Central Park. Séduit, le public les encourage à reformer leur célèbre groupe.

Hésitantes, elles rentrent à Khartoum l’année suivante pour un concert au Club des officiers, convaincues que tout le monde les a depuis longtemps oubliées après vingt ans d’absence. A leur arrivée toutefois, elles sont accueillies par des centaines de fans massés dans les rues.

« Finalement, la seule chose qui avait changé c’est que les gens aimaient encore plus notre musique », se souvient Amal. [SOURCE]

Depuis, les trois soeurs écument les scènes du Soudan et rêvent d’une tournée mondiale. A la question “Pensez-vous que la comparaison avec les Supremes peut-vous aider à monter une telle tournée ?”, Amal répondait en 2016 Honey, we’re better than the Supremes ! D’autres questions ?!

Les trois soeurs d’Al-Balabil n’ont pourtant pas été les premières chanteuses à s’imposer sur la scène musicale (et dans la société) soudanaise…

Celles par qui tout est arrivé

 

Aisha Musa Ahmad a 14 ans lorsqu’elle commence à chanter professionnellement. Elle vient d’une ethnie peul du nord du Soudan (Fulani), assez discriminée à l’époque (et aujourd’hui encore).

On est en 1929. Son père n’est pas convaincu par la perspective d’une carrière musicale de sa fille : c’est très mal vu à l’époque pour une femme de chanter… alors imaginez pour une adolescente ! Il essaie de la marier pour la remettre dans le droit chemin, mais elle divorce peu de temps après et poursuit sa carrière. On pourrait s’arrêter là et on serait déjà en admiration. Mais Aisha ne s’est pas arrêtée là : elle est repérée à la fin des années 1930 par le représentant d’une maison de disques égyptienne. Ses premiers enregistrements, sous le nom de scène Aisha Al-Falatiya, rendent hommage à son ascendance peul et en 1942, elle devient la première chanteuse soudanaise à jouer à la radio (elle interprète plusieurs morceaux, accompagnée de sa soeur au Oud) (décidément les sistas…).

La performance des deux soeurs est très bien accueillie par l’audience de la radio, mais elle est condamnée par les commentateurs conservateurs, et plusieurs chanteurs qui décident de boycotter la radio en représailles. A un moment, l’hostilité tenace qu’elle subit (du fait de son genre et de son ethnie) lui fait envisager de partir au Nigeria.

La popularité continue d’Aisha finira par légitimer la présence des femmes sur les ondes de la radio publique et dans les dernières années de sa carrière, elle chantera même avec des chanteurs. […] Surtout connue pour ses chansons d’amour (appelées chansons “tom-tom” et écrites par des poètes masculins), certains de ses morceaux étaient intrinsèquement politiques et elle était connue comme une avocate des droits des femmes, des droits des travailleurs, de l’anti-colonialisme et de l’indépendance du Soudan. [SOURCE]

Contemporaine de Aisha Al-Falatiya, Hawa Al Tagtaga s’est elle aussi battu pour s’imposer en tant que chanteuse et elle reste dans la mémoire des Soudanais.e.s comme une militante politique et patriote qui s’est battue pour l’indépendance de son pays (elle fut l’une des premières à chanter pour fêter l’indépendance du Soudan en 1956) et n’a cessé, ensuite, d’en chanter les louanges.

сюрприз* !

 

A ce stade de l’exploration, je suis déjà complètement impressionnée par ces musiciennes soudanaises. Et là, quelle n’est pas ma surprise de tomber sur une interprétation de 1980 de la chanson traditionnelle russe “Katioucha”, reprise au Oud et dans un russe impeccable par la chanteuse soudanaise Hanane Alnile. L’enregistrement grésille un peu mais il est magnifique… Et puis ça change des Choeurs de l’armée rouge  !

* siourpriz (surprise, en russe)

Sudan Archives, Faux-ami

 

Sudan Archives est ricaine MAIS c’est une meuf cool (1) qui fait de la bonne musique (2) qui s’est intéressée à la musique soudanaise (3) donc elle a carrément sa place ici.

La première fois que j’ai vu passer son nom, je me suis dit “ENCORE UNE CHANTEUSE SOUDANAISE COOL ?!”… Si elle est effectivement cool, elle n’est pas soudanaise (personne n’est parfait).

Celle que sa mère a surnommé Sudan parce qu’elle lui avait avoué ne pas aimer pas son prénom (Brittany) est décrite – assez justement – comme violoniste et beatmaker inspirée. C’est après avoir changé de prénom qu’elle se rencarde sur la musique soudanaise, et notamment l’utilisation des cordes (très présente)… La jeune femme qui avait appris le violon en autodidacte y voit un signe du destin… Elle poursuit donc son exploration des sons, des rythmes et des influences. Douée, iconoclaste et inclassable, Sudan Archives est une artiste qu’on suivra même si elle ne chante pas des chansons d’amour soudanaises.

(conclusion)

Il y a des voyages qui vous marquent tout particulièrement… Et parfois il n’est pas nécessaire d’aggraver son bilan carbone pour qu’ils adviennent. En entrouvrant la porte de l’univers musical soudanais, je crois bien avoir fait l’un de ces voyages.

En regardant le Soudan par la lorgnette musicale et féministe, on saisit mieux la diversité de la société, assez loin des clichés associés à ce pays. En remettant les oeuvres des chanteuses actuelles que j’écoutais dans une perspective historique, j’ai aussi pu mesurer la persistance de certaines choses, qu’elles soient positives (la sororité par exemple) ou négatives (les discriminations genrées et ethniques).

Et finalement, je crois que les Candaces seraient fières de leurs héritières !

<3 <3 <3

Comme c’était un article qui annonçait parler de musique mais qu’il a porté sur bien d’autres choses que cela, voici quand même une playlist subjective et non exhaustive du aghani al-banat (principalement) :

Et si le sujet des aghani al-banat vous intéresse, Saadia I. Malik a rédigé une thèse en 2003 sur ce sujet. Ca s’appelle “Exploring aghani al-banat: a postcolonial ethnographic approach to Sudanese women’s songs, culture and performance” et c’est en ligne.

La musique soudanaise recèle tellement d’autres secrets et d’autres trésors : Asma Hamza (première compositrice soudanaise et arabe), Rasha, Hanan Bulu Bulu ou les chanteurs Hamza El-Din (musicien nubien auquel Alsarah et Bachar Mar-Khalifé ont rendu hommage avec “The Water Wheel Project”) ou encore Mohammed Wardi et Sayed Khalifa… Même si on ne parle pas arabe, il y a pas mal de possibilités de les découvrir en ligne :